Elle se jeta dans ses bras comme si elle ne l’avait pas vu depuis plusieurs semaines. Il paraissait étonné par cet accueil, lui qui s’attendait plus à des reproches qu’à cet élan d’affection. Elle l’invita à s’asseoir à côté d’elle sur le banc en skaï pourtant trop exigu, mais il n’osa pas refuser. Il n’eut même pas le temps d’enlever son gros manteau, ce qui allait réduire encore plus l’espace entre eux. Mais, selon, toute vraisemblance, c’était le but qu’elle recherchait. Il était tout contre elle ou, plutôt, c’était elle qui était tout contre lui. Comme personne ne savait qui devait commencer, personne ne commença. Ils se regardèrent durant un long moment, les yeux dans les yeux, et, comme il le pressentait, c’est lui, le premier, qui céda et baissa les yeux. Il n y a personne au monde, pensa-t-il, capable de résister à ce regard si déroutant et si débordant de grâce. Elle sourit comme si elle était consciente de son charme et de ses atouts. Elle en profita, sans même lui demander son avis, pour reprendre son récit au point où elle l’avait essayé la veille :… C’était affreux, effroyable et horrible, mais je ressentais un réel plaisir à faire ce que je faisais. « Plaisir » n’est sans doute pas le mot approprié. Peut-être, je devrais plutôt dire « fierté » car, je n’avais jamais été préparée à ce genre d’aventures et à ce type de tâches. Le temps passait, mais je n’arrivais pas à en prendre la mesure. Tout allait tellement vite… De temps en temps, entre un blessé qui criait de douleur, et un autre qui suppliait qu’on le laisse mourir, j’arrivais à entendre, de temps à autre, la petite télé qui annonçait d’une voix, en fonction des nouvelles, soit monotone et désespérée, soit bruyante et tapageuse. C’est comme ça que j’apprenais, tantôt qu’on avait perdu quelques camarades, des « chouhadas », des martyrs, morts sur le champ de bataille, tantôt qu’on avait « gagné du terrain sur l’ennemi » et que « la « victoire était proche ». Quels martyrs et quelle victoire ! Moi, je ne voyais rien de tout ça, je ne voyais que des corps déchiquetés et moribonds et des cadavres de tous âges qui arrivaient sans discontinuité, et des hommes prétentieux en treillis ou en blouse qui me criaient des ordres… Et moi, qui m’activait maladroitement et sans rechigner sous la grande tente posée au milieu de nulle part et qu’on avait baptisé pompeusement : « Hôpital de la Victoire ». Encore la victoire ! Mais bon sang ! La victoire de qui sur qui ? On était tous perdants ! Qu’on soit musulmans ou chrétiens, sunnites, chiites ou maronites, riches ou pauvres, qu’on soit du sud ou du nord, nous étions tous en train de perdre un à un et une à une, nos proches les plus proches et nos amis les plus chers. C’est vrai que je me sentais utile, et je pense avoir été utile, c’est vrai qu’on avait besoin de moi là-bas et que c’était un devoir de ne pas laisser tomber les miens, mais, vraiment, je n’en pouvais plus ! J’en avais marre, marre de cette guerre qui se voulait, nationale ou nationaliste, mais qui pour moi était plus ethno-raciale, marre de ce sang de toutes les couleurs, marre de recevoir des ordres de tout le monde, marre de ce pays que j’aimais par-dessus tout et dont je commençais, pardon, dont je finissais sérieusement à me lasser… ». Elle s’arrêta net comme si pour annoncer que c’était la fin. Lui, comme depuis le début, ne disait rien. Il se contentait de l’écouter, de la regarder de temps en temps juste le temps de résister à son regard… Peut-être pour se donner une contenance, il prit, comme la veille, le paquet de cigarettes, en sortit une, l’alluma avec beaucoup d’attention et apparemment beaucoup de plaisir, leva la tête au plafond pour souffler la fumée et, après une longue hésitation, la tendit enfin à Moun qui le regardait faire et qui, sans doute, attendait ce « cadeau » avec une grande impatience, mais aussi, avec un brin d’exaspération. Mais, contrairement à son attente, cette fois-ci Moun ne lui sourit pas, mais lui prit la main et lui chuchota en le regardant tendrement : Merci. Il ne dit rien, même pas « de rien », mais, sa décision était prise. Il allait, enfin, prendre la parole. ( à suivre)

Mohamed Laroussi

Le 14 Août 2006 quelque part sur la peninsule iberique ( ca, c'est juste pour faire ràler certains)